Interview

Dr Patrick Chui Wan Cheong : «Aujourd’hui, il y a trop de médecins à Maurice»

La survie des établissements privés de santé dépend de l’utilisation et de l’apport de nouvelles technologies. À 86 ans, le Chairman de la City Clinic, le Dr Patrick Chui Wan Cheong, revient sur les moments importants qui ont menés à la création de cette clinique, il y a 50 ans, à Plaine-Verte. 

Un demi-siècle d’existence pour la City Clinic, est-ce que cela a été long ?
Au contraire, il me semble que ces 50 années sont passées très vite. Toutefois, ce ne fut pas un long fleuve tranquille. Nous avons vécu la bagarre raciale et les atrocités que cela a engendrées. Ce fut une période triste de notre histoire qui j’espère ne se répètera pas. En tant que médecin, mon devoir à l’époque était de soigner les gens. Nous étions là pendant la bagarre et les gens venaient ici. 

Ouvrir une clinique en 1968... à Plaine-Verte. Fallait-il oser ?
De retour d’Irlande, où j’ai fait mes études en médecine, j’ai travaillé pendant trois ans pour le compte de l’État. J’ai été tour à tour à la tête de l’hôpital de Montagne-Longue et de Moka. Ce qui m’a permis d’acquérir une certaine expérience administrative. À l’époque, les hôpitaux publics ne pouvaient fournir tous les services nécessaires et je voulais combler, dans une certaine mesure, ce manque. Peu de gens auraient pensé construire une clinique ici à Plaine-Verte et encore moins un sino-mauricien ! 

Mais vous êtes quand même venu. Pourquoi ?
J’avais un cabinet à la rue Desforges (NDLR:  Sir Seewoosagur Ramgoolam) qui se trouvait au-dessus de l’actuel Barclays Bank. À l’époque, il n’y avait que l’hôpital civil (NDLR: Dr A.-G. Jeetoo) qui était souvent débordé par le nombre de malades qui y affluaient. À tel point que, par moment, ils mettaient deux personnes sur un lit. Certains venaient donc chez moi, car j’y avais installé deux lits. Mais le cabinet se trouvait à l’étage et n’était pas suffisamment spacieux. C’est ainsi que m’est venue l’idée d’ouvrir une clinique. J’ai fait l’acquisition de ce terrain sur lequel se trouvait une maison en bois. Le propriétaire qui me l’a vendu à un bon prix était un hindou. J’ai donc démoli l’ancienne structure pour en construire une nouvelle. Pendant 20 ans, j’ai consulté gratuitement. Aujourd’hui, nous avons délocalisé à Grand-Baie, à Flic-en-Flac et à Curepipe.

À quoi attribuez-vous le succès et la longévité de la clinique ?
Très tôt, j’ai cru en l’utilisation de la technologie dans la pratique de la médecine, notamment à travers la technologie d’« imaging ». J’ai donc saisi cette occasion, j’ai innové et introduit la « hitech medicine» à travers l’échographie, la mammographie, le CT Scan, la dialyse et plus récemment la lithotripsie, entre autres. J’en suis d’ailleurs le pionnier à Maurice.
À l’époque, il n’y en avait pas encore dans les hôpitaux publics. Ce n’est que sept ans après que le gouvernement a fini par reconnaître l’importance et l’apport des nouvelles technologies dans la médecine. Cela demande toutefois beaucoup d’investissements. Ainsi, pour que les tarifs restent relativement bas, le remboursement auprès des banques se fait sur une plus longue durée. 

Avec une délocalisation à Grand-Baie, à Flic-en-Flac et à Curepipe, peut-on dire que l’avenir est prometteur pour le secteur médical privé ?
Pas sans l’apport des nouvelles technologies. La survie des établissements privés en dépend. C’est d’ailleurs ce qui a fait notre force. Nous y avons cru et il y a toujours eu cette volonté d’innover. L’avantage c’est que cela permet au malade d’avoir un diagnostic précoce et de procéder rapidement au traitement.
Le problème, toutefois, c’est que l’opération et la maintenance de ces machines coûtent cher. De plus, cela fait partie d’une politique de proximité que pratiquent les centres privés. Cela explique pourquoi géographiquement nous avons délocalisé à Grand-Baie. 

Comment voyez-vous l’évolution du secteur médical à Maurice ?
Je pense que nous allons dans la bonne direction. Il ne faut pas oublier que nous sommes un État providence où le service de la santé est gratuit. Il n’y a cependant pas de connexion entre les services privé et public. Les cliniques ne bénéficient d’aucune aide de l’État. Notre survie dépend donc de nous. 
Une fois de plus, le moyen d’y parvenir c’est à travers le hi tech, car il faut être le meilleur. Les services que nous proposons doivent être différents de ceux offerts par l’État, à l’instar de notre « Supporting Service » par exemple.
Et là, ce sont les infirmières et les infirmiers qui font la différence. C’est pour cette raison que nous sommes d’ailleurs venus avec notre propre école dans ce domaine, le Patrick Sana College of Health Sciences où on leur apprend à avoir une approche humaniste. Nous sommes d’ailleurs à notre 6e cohorte. 

La construction de nouveaux hôpitaux et la modernisation de ceux existants représenteraient-elles une menace pour les cliniques ?
Non. Les secteurs public et privé ne sont pas interconnectés. C’est normal que l’État poursuive avec ses développements, afin de satisfaire les besoins de la population. Le secteur privé doit être meilleur à travers un service personnalisé qu’il n’y aura pas dans les hôpitaux. De plus, il y a maintenant un nombre grandissant de souscripteurs aux plans d’assurance médicale. Ces derniers se tournent davantage vers les centres privés, ce qui permet donc à ces derniers de se développer davantage. 

Le public reproche aux cliniques de pratiquer des prix exorbitants. Dans quelle mesure est-ce vrai ?
Le public n’a pas connaissance des soins qui lui ont été prodigués ou le travail fait en amont. C’est l’absence de ces détails qui donne cette impression. De plus, s’il s’agit de quelqu’un dont les moyens sont limités, il va trouver cela cher et dira qu’il ne s’attendait pas à une telle facture. Mais, dans certains établissements, comme chez nous, il arrive parfois qu’on s’arrange avec le patient pour lui donner une certaine facilité dans l’acquittement de ses frais.
L’essentiel c’est que le patient soit guéri. C’est lorsqu’il ne trouve pas la guérison qu’il va penser qu’il a déboursé de l’argent pour rien. Les centres de santé offrent des services de pointe qui sont tributaires du hi tech et qui donnent donc une valeur ajoutée. De plus, il y a un service personnalisé, rapide et efficace. 

Des jeunes médecins qui échouent à plusieurs reprises aux examens. Faut-il interdire les études dans certaines universités, voire dans certains pays ?
Il faut certainement trouver une solution à ce problème. C’est un fait que de nombreux parents souhaitent que leurs enfants deviennent médecins, car cela procure un certain statut dans la société. Aujourd’hui, il y a en trop. Dans le passé, les Mauriciens faisaient leurs études en Europe, cela coûtait très cher. Il fallait obligatoirement avoir 3 « A » aux examens du Higher School Certificate. Même un « B » n’était pas acceptable. 
De nos jours, certains n’ont pas la base. « Avek senior ena finn al fer dokter ». De plus, avec la mondialisation, d’autres possibilités se sont présentées. En Chine, par exemple, les coûts sont moindres. C’est donc normal que le Medical Council évalue le niveau des diplômés en leur faisant passer des examens, car il y va de la vie des patients. 

Il y a des jeunes qui réussissent aux examens d’entrée du Medical Council après trois ou quatre tentatives. Cela ne représente-t-il pas un risque pour les patients ?
Pour vous répondre, je vais me prendre en exemple. Même plusieurs décennies après mon diplôme, je continue à bouquiner. Je tiens un cahier dans lequel je prends des notes. Je vais sur l’ordinateur et je reste au diapason de ce qui se fait dans la médecine, même à 86 ans. Alors que j’aurais pu ne pas le faire, car j’ai déjà toute une carrière dans la médecine.
Pour vous dire que cette « continuous study » est très importante. Un médecin doit être un « continual learner ». Mais en fin de compte cela dépend de la personne et de son niveau d’ambition. Il faut savoir que le MBBS en soi n’est pas une finalité. C’est le début d’un cheminement.
« Li pa komsi finn gagn diplom dokter sa ve dir finn fini konn tou ». C’est comme lorsqu’on obtient son permis de conduire. C’est maintenant que le vrai apprentissage commence. De plus, c’est une bonne chose que le Medical Council ait introduit le CPD qui oblige les médecins à suivre des formations pour obtenir un certain nombre de points qui vont leur permettre de continuer à exercer. « Mo pa kapav dir mo docter aster mo res lakaz mo asize ». 

Quelle différence entre les médecins de votre génération et ceux d’aujourd’hui ?
Ce qui nous différencie peut-être, c’est notre approche humaine. C’est une culture en soi. Vous savez, la relation médecin-patient est très importante. Il faut que le patient puisse sentir qu’on s’occupe de lui, qu’on est à l’écoute. C’est d’ailleurs ainsi qu’il se livrera plus facilement.
Si on se contente de lui lancer : « Ki gagne ? Tir lalang ! Ale, al pran medsinn », ce n’est pas la bonne méthode. De plus, notre plus grande satisfaction c’est lorsqu’un patient revient nous voir pour nous dire qu’il va mieux. L’argent ne peut apporter cette satisfaction-là.

Comment expliquez-vous que, malgré les améliorations et l’utilisation de nouvelles technologies, il y a toujours des cas de négligence médicale ? 
Les cas de négligence médicale ne dépendent pas des appareils. Il y a d’autres facteurs qui pourraient expliquer cela. Dans les hôpitaux publics, par exemple, ce n’est pas toujours le même médecin qui vous osculté et il ne connait aps vos antécédents. Aussi, dans les hôpitaux, le temps accordé à un patient n’est pas le même que dans un centre de santé privé.
Je pense que si les médecins du secteur public disposaient de plus de temps, ils auraient certainement pu mieux s’occuper des patients. Souvent, il n’y a pas l’intention de négliger ses patients, mais le système est ainsi.