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Fugues, agressions et attouchements sexuels : la dégradation dans des abris pour enfants

L'état des abris pour enfants est décrié par le bureau de l'Ombudsperson for Children. Les pensionnaires déplorent des punaises dans les matelas.

Les frasques dans les shelters ont pris l’ascenseur depuis ces derniers mois. Fugues, agressions physiques et verbales, attouchements sexuels et vols gagnent du terrain. Au bureau de l’Ombudsperson for Children, on note qu’environ 40% des abris pour enfants ne respectent pas les normes. Zoom sur ces refuges en détresse.

Des dépositions consignées au poste de police, des admissions dans les hôpitaux et à l’hôpital psychiatrique de Brown Séquard… Une pluie de critiques s’abat sur les abris pour enfants. Au ministère de l’Égalité des genres et de la Protection des enfants, à la Child Developement Unit (CDU), à l’Alternative Care Unit (ACU) au National Children Council (NCC) et au Bureau de l’Ombudsperson for Children, les cadres sont sur le qui-vive. Quid du Children’s Bill, toujours en préparation, ou des précédents rapports de l’Ombudsperson for Children qui révèlent que les shelters sont appelés à se réinventer ?

Un des abris géré par le NCC, sis dans un faubourg de la capitale, ne cesse d’être sous le feu des projecteurs. Le mercredi 30 janvier, il y a eu un énième cas d’allégations. Selon un membre du personnel, un des pensionnaires s’est introduit dans la section des filles et ils auraient grillé une cigarette. Après une enquête interne, il aurait même fait des attouchements sexuels. 

Ce même shelter faisait l’objet d’une enquête en janvier où les officiers avaient enregistré quatre cas d’attouchements sexuels allégués en un mois. Le dernier en date : le vendredi 18 janvier. La victime est un garçonnet de huit ans qui a subi les caprices de son colocataire. Fin décembre, les Child Caregiver Officers avaient exprimé leur exaspération. Des menottes en plastique, reçues comme cadeaux de Noël, avaient été utilisées par certains enfants pour attacher leurs victimes aux fenêtres.

Accès non-autorisé

Toujours dans un des faubourgs de Port-Louis, un  autre abri pour enfants n’est pas épargné par les couacs. L’Acting Officer in Charge a consigné une déposition au poste de police par mesure de précaution. Selon ses dires, un jeune homme a eu accès à l’intérieur du shelter sans aucune autorisation, les 24 et 26 janvier. Il y est venu  pour rencontrer l’adolescente dont il est amoureux et sa fille, âgée de deux ans. 

D’après les retombées d’une réunion du NCC le mercredi 30 janvier, l’individu aurait bénéficié d’une complicité interne pour pénétrer dans le shelter. Ce même abri pour enfants avait fait l’objet d’une enquête policière le 4 septembre 2018. La raison: une agression d’une rare violence où un jeune homme de 22 ans y avait fait irruption pour agresser sa compagne de 17 ans au visage avant de tenter d’enlever leur bébé de deux mois. Il a été arrêté par des policiers. Cet homme était muni d’une arme tranchante et d’une barre de fer. Le vigile de l’établissement avait aussi été sauvagement agressé.

Il n’y a pas que les shelters gérés par le ministère qui ont des soucis. Ceux gérés par des organisations non-gouvernementales (ONG) font également face à des difficultés. Dans un abri pour enfants à Beau-Bassin, la direction a enregistré quatre fugues en dix jours. Celles de trois adolescentes, âgées entre 14 et 16 ans, le 4 février. Le 25 janvier, une fillette de 12 ans s’est enfuie. Accompagnée de sa mère, elle s’est confiée à la rédaction d'Xplik Ou Cas où elle allègue avoir été agressée à plusieurs reprises par deux résidentes plus âgées qu’elle. Ses dénonciations sont restées sans suite.


Shelter
Un pensionnaire escaladant la barrière de sécurité.

Plusieurs failles révélées dans le rapport Vellien

C’est le 17 avril 2015 que le gouvernement avait décidé de la mise sur pied d’un Fact Finding Committee pour enquêter sur les Residential Care Institutions/Shelters et venir avec des recommandations. C’est Denis Vellien, le président de l’ICT Appeal Tribunal, qui était à la tête du FFC.

Dans son rapport, Denis Vellien avait souligné qu’au sein du shelter La Colombe, il y a des problèmes d’hygiène dûs au partage de vêtements et de brosses à dents par des résidents du même groupe d'âge, au surpeuplement et aux infrastructures défectueuses. Il avait aussi fait mention que la directrice de Vedic Social Organisation, Jeeanmotee Guness, et ses deux filles, Jemima et Ketsia, avaient été accusées par trois filles de l’organisation. Ces dernières avaient confié à la brigade des mineurs qu’elles étaient souvent maltraitées et frappées par la directrice et ses deux filles. Même les repas servis n’étaient pas suffisants. Au shelter La Dauphinelle, une fille de 15 ans avait confié à la police que Yieldy César, le directeur adjoint du refuge, avait eu des relations sexuelles avec elle.Le rapport fait aussi mention du manque d’espace et de ventilation, des abris surchargés et des enfants étaient irrités et à moitié nus. Les responsables de ces enfants ne pouvaient pas les contrôler. Certains avaient un manque de personnel. Même la CDU n’avait pas été épargnée. Le rapport a fait comprendre qu’il n’existe aucune preuve permettant de déterminer si la CDU effectue des visites, prend des mesures et fait un suivi pour assurer le respect des conditions pour les personnes sous gestion et sous contrat de services et ceux recevant une subvention par tête. Le rapport a aussi fait mention qu’il y avait un manque de formation.

Les institutions, notamment La Colombe, ARISE, La Marguerite et Heaven Children Centre, ont des bâtiments dans les pires conditions et potentiellement dangereux pour la santé et la vie des enfants. Le rapport indique qu’il devrait exister un mécanisme de contrôle permettant au ministère de disposer d’une vue d'ensemble sur l'utilisation des revenus. La CDU devrait, avec l’aide d’un personnel qualifié et des services médicaux, examiner tous les trois mois le cas d’un résident après son admission dans des centres d’hébergement.


Rita Venkatasawmy, Ombudsperson for Children : «La place d’un enfant est dans sa famille»

Dans quelles conditions se trouvent les ‘shelters’ du pays ?
Il y a des organisations non-gouvernementales qui gèrent très bien des abris. Elles ont le savoir-faire. Ces ‘shelters’ ont 10 à 15 enfants. Ce sont des gens honnêtes qui savent dépenser l’argent qu’ils reçoivent. Ils ne font pas du business. Par contre, il y a ceux qui n’ont pas le savoir-faire. Ils n’ont même pas un bâtiment adéquat et un environnement correct. De plus, l’argent est mal géré. Des officiers de l'Alternative Care Unit (ACU) sont en train de travailler sérieusement avec eux. On est plutôt satisfait avec les abris du ministère.  

Qu’est-ce qui a changé après votre rapport ?
Après mon rapport de 2016/2017, on a eu plusieurs réunions avec le ministère. La ministre Fazila Jeewa-Daureeawoo prend le rapport au sérieux. Par la suite, on a vu des améliorations. Le projet ‘back to go’ est devenu une réalité, car la place d’un enfant est dans sa famille. Le département de l'ACU est en train d’aider à replacer les enfants. Elle fait un travail formidable pour voir si l’enfant peut retourner auprès de sa famille biologique. Du coup, cela diminue les enfants qui sont dans des abris.
La deuxième chose, retirer la garde d’un enfant à ses parents doit être le dernier recours. La ministre a demandé à la Child Development Unit de ne pas agir ainsi mais de travailler avec les parents avant de prendre une décision.

Ces derniers temps, plusieurs cas ont été rapportés à la police surtout concernant les abris gérés par le ministère. Qu’est-ce qu’il faut faire ?
Il y a deux shelters où on a souvent des problèmes. Ce sont principalement des abris d’urgence. Ce sont ceux qui ont été battus dans la soirée où encore des victimes d’agressions sexuelles dans la nuit qui partent dans ces deux abris. Du coup, le chiffre des admis ne cesse de grossir. Cela fait un débalancement. Il faut mettre ces enfants d’un côté. Au cas contraire, cela va créer d’autres problèmes. Quand on a un grand groupe d’enfants, c’est difficile de gérer. Dans ces deux abris, ce sont principalement des enfants qui présentent des signes de violence. Ils sont eux-mêmes victimes de différents types d’abus.

N’est-il pas grand temps de revoir le système du fonctionnement des abris ?
Après mon rapport, j’ai parlé longuement avec la ministre Fazila Jeewa-Daureeawoo. Personnellement, je pense que nous sommes sur la bonne voie. La CDU est en train de mettre en place des infrastructures afin de venir avec des changements, mais c’est loin d'affirmer que les choses ont changé drastiquement.


Samuel Michel : «CDU ine rasse sa ki pli presie pou mwa»

Ce couple séropositif, résidant à Port-Louis, n’a qu’un seul souhait : retrouver son fils et sa fille de six mois. C’est le 10 janvier que la CDU a décidé de prendre en charge les deux nourrissons, raconte leur père Samuel Michel, âgé de 33 ans. « Noun sanz nou la vi kan mo madam inn tomb anseint. Zis akoz nou rat enn vaksin ki CDU inn kokin nou zanfan. Zot ine rass sa ki pli presie pou mwa divan mo lizie. Mo pou fer tou pou regagn zot », témoigne-t-il. Cet ancien prisonnier se dit préoccupé pour l’avenir. « Mes bébés ont été trouvés séropositifs. Quels traitements leur sont réservés dans ces soi-disant shelters ? La ùu ma belle-fille de 15 ans s’est évadée, l’an dernier, d’un abri pour enfants.? Elle n’était plus vierge et elle nous a raconté l’enfer qui y règne. »


Après une fugue - Adrienne : «Je ne me sens pas en sécurité dans ce shelter»

Adrienne s'est évadée d'un shelter le mois dernier.
Adrienne s'est évadée d'un shelter le mois dernier.

Le Défi Quotidien du 31 janvier dernier avait fait état du cas d’Adrienne (prénom modifié), âgée de 12 ans. C’est avec la permission de sa mère qu’elle s’est confiée : « Nous étions à jouer dans la cour et j’en ai profité pour passer par-dessus le mur et rentrer chez ma mère. » Toutefois, c’est chez une amie, résidant à Grande-Rivière, qu’elle se rend dans un premier temps. Comment a-t-elle pu s’y rendre sans argent, sans transport ? 

« J’ai mendié », avant de rajouter ceci : « Au shelter, j’ai été agressée par deux résidentes plus âgées que moi. J’ai plusieurs fois rapporté les cas aux responsables, mais en vain. Je ne me sentais pas en sécurité et j’ai préféré fuir le shelter. Je ne m’y sens toujours pas en sureté… »


40% des abris dans le collimateur

Des plaintes, des dénonciations et diverses enquêtes menées par les officiers du bureau de l’Ombudsperson for Children révèlent des statistiques jugées inquiétantes par les enquêteurs. Selon nos recoupements, tous les abris pour enfants ne respectent pas les normes. Ils sont dans la zone rouge. Environ 40 % des shelters sont dans le collimateur et des changements devront être apportés dans les mois à venir. « Cela va prendre du temps, mais il faut améliorer les abris pour enfants », indique une source proche du dossier.


Nettoyage forcé d’excréments de chien

Après plusieurs avertissements, le ministère de l’Égalité des genres et la Child Development Unit (CDU) ont pris la décision, le 11 juillet 2018, de fermer les shelters La Marguerite, à Belle-Rose, et Heaven Children Centre, à Paillotte, gérés par la Vedic Social Organisation. Plusieurs plaintes de viol présumé, d'allégations d’agressions physiques et verbales, punitions corporelles, privation de repas ou encore nettoyage forcé d’excréments de chien avaient été enregistrées. Face à ces brimades qui seraient imposées aux enfants, les autorités avaient décidé de transférer les 40 pensionnaires dans huit autres abris pour enfants.