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À Chamarel : dans l’antre des rastas

De loin, on peut entendre le son d’un énorme tambour, du genre à devoir caler sur un support pour pouvoir y jouer. De la rue, on ne voit rien, hormis une épaisse végétation qui nous accueille. Nous sommes-nous trompés de lieu ? On tente quelques pas sur le sentier sinueux et ce sont quelques flambeaux qui nous guident vers l’antre des rastas. Le tabernacle nous ouvre ses bras à 19 h 30.

Rasta no war. Let meditation has your heart. Hey Jah Rastafari. Hey Selassié »

On est l’invité de José Rose, vêtu d’un châle en laine à l’africaine et d’un bonnet tricoté hautement perché pour accueillir d’énormes tresses naturelles. La barbichette tout aussi en rasta, il est tout content de nous voir. Il ne me sert pas la main, mais me sort : « Respect » en posant la main droite sur le cœur. « Je pensais que tu n’allais pas venir.  Tout le monde t’attend, car c’est la toute première fois qu’un journaliste vient assister à notre rituel durant la nuit », nous lâche-t-il.

On s’avance vers cette bicoque solidement ancrée dans la terre et joliment décorée. À l’intérieur, des bancs en béton installés autour du tabernacle et, au centre, un support rond en bois de pin suspendu à un immense poteau. Des drapeaux d’Éthiopie ornent cette table improvisée et transformée en autel, le temps des rituels. Y sont posés des bougeoirs et d’autres babioles. En haut, deux grandes photos d’Haïle Sélassié, le Dieu du rastafarisme. Les fidèles arrivent au fur et à mesure, tous portant des tresses qui cascadent dans le dos. La barbichette clairsemée, certains sont en tenue traditionnelle africaine, d’autres en djellaba aux couleurs du Continent noir.

Ici, pas d’électricité, mais des bougies qui sont remplacées à chaque dix minutes, tellement elles se consument rapidement. Impossible de faire des photos avec un portable, il fait trop sombre. Mais l’atmosphère est d’une grande douceur, tandis que les maravanes, les djembes et le gros tambour qui nous avait accueilli commencent à se faire entendre au rythme propre à cette communauté. Quelques échanges pour parler philosophie, non seulement de leur gourou, mais aussi de la vie, ont lieu. Ces rastamen sont d’un calme olympien, il fait bon vivre avec eux.

Les tasses de thé vert, préparés dans un petit coin, se partagent. Que c’est bon et chaud en ce temps frisquet. Puis, José Rose s’approche de l’autel et prend la Bible. C’est lui le maître de cérémonie. Au son doux des drums, il ferme les yeux et se met à chanter : « Rasta no war. Let meditation has your heart. Hey Jah Rastafari. Hey Selassié. » Cette chanson parle essentiellement de l’Éthiopien noir vivant fièrement sur sa terre natale. Mais aussi de Selassié, de « Mama la Terre » et également de l’amour d’autrui, de l’altruisme. 

Les psaumes 94 et 98 sont lus en français. José lit le psaume 94 : « Jusqu’à quand les méchants, ô Éternel ! Jusqu’à quand les méchants triompheront-ils ? Ils discourent, ils parlent avec arrogance ; tous ceux qui font le mal se glorifient. Éternel ! Ils écrasent ton peuple, ils oppriment ton héritage ; ils égorgent la veuve et l’étranger, ils assassinent les orphelins. Et ils disent : l’Éternel ne regarde pas, le Dieu de Jacob ne fait pas attention ! » Puis, le maître d’un soir demande à ses « disciples » de méditer un moment avant de reprendre en chœur des paroles à la gloire de Selassié : « Jah, Selassié, Roi des Rois, Allelu Jah. Nou konn twa ek l’Éternel, nou konn to bienfe, ed nou, Jah, fer to mistik ». Un autre va reprendre le psaume 98, qui dit ceci en substance : « Louez Jah, le soleil, la lune… »

Après plusieurs rituels, le rideau est tiré sur la première partie. Le temps d’une pause de thé vert, nous les quittons. Il est minuit passé. Je leur dis : Allelu Jah.

Rastas

Haïlé Sélassié (1892-1975), dernier empereur d’Éthiopie et Messie des Rastas

Le Ras Tafari Mekonnen – « ras » (chef) Tafari (redoutable) Mekonnen (noble) – futur Haïlé Sélassié, est né en 1892 à Ejesrsa Goro (Éthiopie). Régent de l’Éthiopie à partir de 1916, sous le règne de l’impératrice Zaoditou, Ras Tafari est couronné Négus (empéreur) le 2 novembre 1930 sous le nom d’Haïlé Sélassié (pouvoir de la Trinité). Les Éthiopiens font du Négus le descendant des rois Salomon et David par la reine de Saba.
Après avoir tenté de moderniser son pays, Haïlé Sélassié est contraint à l’exil à Bath (Grande-Bretagne) suivant l’attaque portée contre son pays par l’Italie de Mussolini en 1935.

Sans encourager officiellement le mouvement rasta, le Négus d’Éthiopie organise cependant pendant son exil à Bath, l’Ethiopian World Federation (EWF), qui est une main tendue vers ses supporters d’outre-Atlantique.

Renversé par un coup d’État communiste, il meurt en prison dans des conditions suspectes en 1975.

(Source : Internet)