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Force policière : quand les chaussures sont source de gaspillages

chaussure Le gouvernement dépense Rs 20 millions par an pour les chaussures des policiers.

Un gaspillage de fonds publics et une dépense additionnelle pour certains policiers. C’est en ces termes que certains agents de l’ordre, surtout les jeunes interrogés par Le Défi-Plus, qualifient l’acquisition de leurs chaussures de fonction par l’État, car… ils ne peuvent les porter. D’où leur requête au Premier ministre et ministre des Finances, dans le cadre du Budget 2018/19, de leur accorder une allocation à la place de ces chaussures.

« La discipline s’érode au sein de la force policière. Fini le temps où un policier ne doit porter que des chaussures de fonction. Depuis quelques années, je suis surpris de voir des policiers portant toutes sortes de chaussures. Cela n’est pas conforme aux Standing Orders de la Force policière. » Tel est le constat d’un ancien Assistant Commissioner of Police à la retraite depuis une quinzaine d’années. Les Standing Orders stipulent qu’un policier n’a pas le droit de modifier son uniforme composé d’une casquette, d’une chemise, d’un pantalon et de chaussures.

Si des agents ne mettent pas les chaussures que leur offre gratuitement l’État, c’est clairement un gaspillage des deniers publics. Or, l'État dépense Rs 20 millions par an sur cet item.

Silence radio

Notre demande de version de l’état-major de la police est restée lettre morte.

Chaussures confortables

La Police Officers Solidarity Union (Posu) propose que le gouvernement offre une allocation de Rs 3 000 par policier pour l’acquisition de deux paires de chaussures par officier chaque trimestre. « Si la force n’est plus rigide sur le modèle de chaussures à porter, il vaut mieux qu’une allocation soit allouée aux policiers pour qu’ils achètent des chaussures de à leur goût tout en respectant certaines spécifications. Ce serait une win-win situation pour les policiers et l’État. Actuellement, des policiers achètent des chaussures de leurs poches, alors mêmes que l’État investit de grosses sommes pour en acquérir. Cette mesure résoudrait le problème de surplus en stock », soutient l’inspecteur Jaylall Boojhawon, président de la Posu.

L’enquête du Défi-Plus indique que les chaussures de fonction offertes par l’État sont de moins en moins utilisées par les policiers. Le mardi 1er mai, profitant des activités dans le cadre de la Fête du travail, nous avons fait un état des lieux, car un millier de policiers étaient mobilisés sur le terrain. Si uniformité il y a, elle se situe au niveau de la couleur uniquement : le noir. Il n’y a rien à dire. C’est au niveau des modèles qu’on note la différence. Chaussures Richelieu, Derby, Brogue, Botine… les fins connaisseurs s’y retrouveront. Néanmoins, à l’exception de quelques-unes vernies (appelées souliers glacés), la grande majorité sont noir mat. La différence se voit aussi au niveau du bout : carré pour certains, arrondi pour d’autres ou alors pointu. Aussi, à l’exception d’un haut gradé, tous les policiers portaient des chaussures à lacets.

Une fois les policiers fall out de leur parade matinale, nous approchons discrètement quelques uns pour évoquer la différence entre les modèles de chaussures. D’abord, ceux qui portaient leurs chaussures de fonction. « Les modèles diffèrent légèrement selon le fournisseur. Leur durabilité dépend de la fonction des policiers. Une même paire peut être portée plus de sept ans par un policier affecté dans un bureau et moins d’un an par celui qui arpente les rues », indique un officier. « La différence des modèles n’est plus un problème dans la police. Vous avez assisté à la parade. Avez-vous entendu une seule remarque faite aux policiers qui portent des chaussures qui ne ressemblent pas à celles données par le gouvernement ? Tant que c'est noir, les haut-gradés ferment les yeux », dit-il.

Un autre policier abonde dans le même sens. Il porte aussi ses chaussures de fonction. « Lor souye pena oken la lwa. Pourvi li nwar. Me fode pa ekzazere e met mokasin », dit-il avec humour. Affecté à la Police Enforcement Squad, il estime que « la plipart met seki la polis done. Li pli solid e pli dirab.»

Question de qualité

Autre son de cloche chez ceux qui ne portent pas les chaussures offertes par l’État. L’un d’eux hésite avant de lâcher : « Je n’utilise pas les chaussures fournies par la police. Je réceptionne ma paire uniquement pour le protocole. En vérité, je préfère dépenser entre Rs 800 et Rs 1 200 pour une paire de chaussures de qualité qu’utiliser celles offertes par la police. Je privilégie mes pieds avant tout. Je ne suis pas inquiété par mes supérieurs pour mes chaussures. »

Quelques Woman Police Constables (WPC) présentes à la parade portent chacune des chaussures différentes. « Cela fait une dizaine d’années que je suis dans les forces de l'ordre. J’ai toujours acheté mes chaussures dans les magasins, comme la majorité des WPC. Celles que j’achète sont de meilleure qualité que celles distribuées par la police. Les autorités nous offre des chaussures de qualité moyenne. Au moins, mes orteils, pieds et chevilles ne me feront pas mal », confie l’une d’elles. « Ce n’est que l’an dernier que les policières ont reçu des chaussures modifiées pour correspondre aux critères de la gent féminine. Mais leur qualité reste déplorable. Elles sont lourdes à porter et ne durent pas. »

Dans la rue, nous croisons un policier portant des chaussures avec une semelle abîmée. « Fek pran dan store sa misie ! Pankor gagn sis mwa, pa fasil sa, mo krwar souye la sorti la Chine sa », se plaint-il. Un haut gradé, croisé plus loin, concède que les modèles des chaussures ne sont pas vérifiés. « Lors des parades, nous vérifions uniquement les tenues. L’uniforme comprend la casquette jusqu’aux chaussettes. Nous fermons les yeux sur les chaussures, car nous savons très bien dans quelle situation nous évoluons et que la majorité des policiers achètent leurs chaussures en magasin. »


Le Tender Committee pointé du doigt

Les policiers qui jugent leurs chaussures pas adaptées à leurs fonctions montrent du doigt le Tender Committee. « Les spécifications sont inappropriées et aucune vérification stricte n’est faite à la réception de la cargaison ». Un membre du Tender Committee se défend : « Si les chaussures n’étaient pas confortables, il y aurait eu une levée de boucliers de tous les policiers. C’est un faux prétexte invoqué par ceux qui ne les portent pas. Point. »

Les accessoires et équipements de la Police Tender Unit sont sous la responsabilité d’un Assistant Manager de la Procurement & Supply Division de la police. Son fonctionnement est régi par la Public Procurement Act 2006 et les Public Procurement Regulations 2008.


Les Standing Orders sont clairs

La police dois se conformer aux Standing Orders. Au chapitre VII des Dress Regulations, mention est faite au paragraphe (1) que les policiers de service porteront l’uniforme, sauf s’ils travaillent en vêtements civils; (2) ils porteront des vêtements civils hors du service ; (3) une combinaison de l’uniforme et d’un vêtement civil n’est pas autorisée; (4) en service ils porteront l’uniforme d’un même modèle; (5) il est interdit de modifier le modèle de l’équipement et de l’uniforme; (6) les policiers paieront de leur poche pour tout équipement ou accoutrement abimé par manque de soins. Or, certains policiers font fi des règlements. Même lors d’une inspection ou d’une parade, les officiers savent que ces chaussures « à deux tons » sont un véritable casse-tête.


Des termites rongent le stock

Le rapport d’audit 2017 relève des irrégularités dans le stockage des chemises, pantalons, chaussures, drill boots, casquettes, insignes et autres imperméables. Ils étaient stockés dans sept conteneurs aux Casernes centrales et leur valeur s’élevait à Rs 31 millions jusqu’à novembre 2016.

Lors d’une visite des lieux, le 21 novembre 2016, il a été noté que :

  • L’entrepôt était en piteux état. Les termites ont envahi les boîtes et étagères. Des chaussures, casquettes, cravates, cardigans et shorts ont été abîmés.
  • Des ‘drill boots’ et ‘training shoes’ stockées étaient dans des conditions déplorables, leurs talons étaient fissurés par manque de ventilation et à cause d’une forte température. Ils sont inutilisables.

Pour une allocation de Rs 3 000

L’inspecteur Jaylall Boojhawon, président de la Police Officers Solidarity Union, explique que des doléances ont été faites sur la qualité des chaussures. « La qualité n’est pas privilégiée pour l’acquisition des chaussures. Lors des appels d’offres, le ‘lowest bidder’ décroche le contrat. Bon marché ne veut pas dire qualité », déplore-t-il.

Les principales critiques :

  • L’usure. Un policier reçoit une paire de chaussures deux fois par an. Mais selon l’inspecteur, leur fréquence d’utilisation varie. « Ceux qui patrouillent à pied, travaillent de nuit, de jour, lors des intempéries, les usent davantage. Impossible donc pour certains d’utiliser la même paire de chaussures, tous les jours, durant six mois !»
  • La qualité. La qualité des chaussures laisserait à désirer. « Lipie sofe ladan ! », martèle l’inspecteur Boojhawon, les chaussures fournies ne sont pas appropriées pour des patrouilles.
  • Le confort. Certains policiers estiment leurs chaussures peu confortables. Ils veulent se sentir plus à l’aise dans leurs chaussures pour travailler.
  • Raison médicale. D’autres justifient l’utilisation de chaussures autres que celles offertes par l’État pour des raisons médicales. « Leur médecin leur recommande tel ou tel type de chaussures ».
  • La taille. L’inspecteur Boojhawon ajoute que certaines tailles sont très rares et indisponibles. « Au-delà de la taille 44, zott pa pass komann », dit-il.

L’Independent Review Panel déplore - des chaussures de sport de la SMF évaluées « visuellement »

« Public Funds must be used judiciously ». C’est la remarque faite par l’Independent Review Panel au bureau du Commissaire de Police le 23 mars 2018. Le contentieux porte sur l’acquisition de « training shoes » pour les éléments de la Special Mobile Force (SMF).

Suivant un appel d’offres [OAB 31 of 2016/2017 – POLICE/IFB/2017/21], le contrat d’acquisition de 3 000 paires de chaussures a été alloué à la société Allsport Ltd pour un montant de Rs 4,2 millions (soit Rs 1 400 la paire de Puma fabriquée en Chine.)

Bluefire Ltd, l’une des soumissionnaires à cet appel d’offres, a saisi l’IRP pour contester cette décision. Elle avance que son offre était moins chère que celle de Allsport Ltd. « The Applicant submitted the lowest responsive bid in the sum of Rs 3 384 000 whereas the Sucessful Bidder had quoted a higher bid in the sum of Rs 4 200 000 ». Le bureau du commissaire Nobin soutient que l’offre de Bluefire Ltd n’a pas été retenue, car le modèle proposé n’était pas conforme aux spécifications de taille et de poids. De plus, le modèle soumis par Bluefire Ltd était fait de plastique au lieu de carbone. « […] the sample provided by the Applicant was of plastic instead of Carbon ». Bluefire Ltd avait retenu les services de Me I. Mamoojee et de W. Peerally Sayed Hossen, alors que S. Boodhoo, Principal State Counsel, représentait le bureau du CP.

Expertise

Dans sa décision, l’IRP explique que l’un des membres du Bid Evaluation Committee n’a pas l’expertise requise pour évaluer la qualité de ces chaussures, même s’il a de l’expérience comme Physical Training Instructor. « He could not ascertain as to whether chemical synthesis can include material having a plastic constituent. He further stated that he could not differentiate between plastic and hard carbon », explique le panel. Et le Physical Training Instructor a déclaré aux membres de l’IRP que l’évaluation de ces chaussures a été faite... visuellement. 

Arassen Kallee, président du panel et ses deux membres, Vijanan Mulloo et Ramsamy Rajanah avancent que « None of the witnesses who gave evidence in the present case are experts ». Ils estiment que le rapport d’un expert est nécessaire pour évaluer la qualité et les spécifications de ces chaussures. Le bureau du CP a été sommé de rembourser à Bluefire Ltd les frais de participation à l’appel d’offres, le contrat ayant déjà été alloué.