Interview

Moorghen Veeramootoo, directeur exécutif de Lottotech : «Pas question de monopole quand nous reprenons la lotterie verte»

Moorghen Veeramootoo

La cour d’arbitrage de la Cour suprême a accordé à Lottotech un deuxième tirage hebdomadaire et la prise en charge de la loterie verte. Le directeur exécutif explique les implications et la direction que veut emprunter l’entreprise après la douloureuse charge contre la 'nasion zougader' qui date du Budget du gouvernement de 2015.

Lottotech a obtenu la gestion de la loterie verte. Doit-on s’inquiéter de ce monopole ?
Il faut regarder l’ensemble. Les jeux comprennent aussi les jeux aux courses ou les paris sur les matchs de foot. Pour ce qui concerne la loterie verte, le chiffre d’affaires est en baisse graduelle depuis 2003. Aujourd’hui, elle ne détient que 10  % ou 15 % des parts du marché. Le Loto est au contraire un phénomène auquel participent 65 % de la population adulte. C’est un modèle où une multitude de gens qui jouent de petites sommes. Il y a monopole quand deux produits dominants reviennent sous la même entreprise, ce qui peut ouvrir la porte à des abus. Dans ce cas-là, pas question de monopole. Or, la loterie verte n’est pas un fleuron, il s’agit plus d’un devoir de sauver un produit qui fait partie de notre patrimoine. En même temps, un des objectifs était que personne ne perde son emploi.

Il n’en demeure pas moins qu’une seule entité contrôle les deux jeux de loteries, qui n’ont rien à voir avec les courses ou le foot...
L’important, c’est de savoir s’il y a abus de position dominante. On ne se retrouve pas dans une position enviable en reprenant la loterie verte. Nous avons investi Rs 600 millions au départ pour le Loto et la loterie verte peut survivre en se basant sur ces infrastructures. Il s’agit d’une décision de la cour de médiation et on n’en sort pas avec un jugement équilibré où toutes les parties en sortent gagnantes.

On pourrait avancer que c’est la création du Loto qui a achevé la loterie verte. Comment faire vivre les deux produits côte à côte ?
Peut-être que le Loto a tué la loterie, mais il s’agit de deux produits différents. D’abord, il y a le prix : nous avons commencé à Rs 20 et la loterie était à Rs 5. Nous sommes hebdomadaires, ils étaient mensuels. Nous avons un rolling jackpot, elle a une garantie d’avoir un gagnant. Ce sont deux offres différentes. Cela ne veut pas dire que celui qui joue Rs 60 au Loto par semaine en moyenne ne va pas continuer à mettre Rs 10 à la loterie verte. Nous avons plus de 200 détaillants qui vendent les deux produits. C’est une question de comment on marchande le produit et quelle stratégie on met en place pour faire cohabiter les deux produits.

Lottotech obtient la loterie verte, un deuxième tirage alors, qu’en échange, le gouvernement touche un maigre 1 % de plus sur vos gains. Peut-on vraiment qualifier ce deal d’équitable ?
1 %, cela peut paraître peu, mais le Loto a rapporté Rs 4,5 milliards en neuf ans dans le Consolidated Fund. Nous estimons que ce 1 % rapportera Rs 1 milliard dans les caisses du gouvernement sur les 10 prochaines années. C’est un business où, pour chaque Rs 100 qui rentre chez le détaillant, Rs 49 vont aux joueurs, Rs 25 à l’État et l’actionnaire n’en tire que Rs 6. Dans notre modèle, Rs 94 retournent directement dans l’économie. N’oubliez pas non plus l’élément social dans ce jugement. Nous gardons tous les employés de la loterie verte et nous allons leur donner une formation pour qu’ils s’adaptent à notre culture d’entreprise.

1 %, cela peut paraître peu, mais le Loto a rapporté Rs 4,5 milliards en neuf ans dans le Consolidated Fund.»

Un double tirage sera-t-il synonyme de doubles revenus pour le Loto ?
Dans les pays qui ont introduit un deuxième tirage, les gains varient entre 14 % et 75 %. Cela ne double pas. On ne sait pas ce que cela donnera à Maurice, il faut attendre le lancement. Nous avons fait une quinzaine d’études où nous avons proposé d’autres options, comme un lot de consolation pour les joueurs qui ont les bons numéros sur des lignes différentes ou avec un deuxième numéro. La grosse majorité des consommateurs a exprimé sa préférence pour un deuxième tirage. Nous écoutons ce que nous disent nos joueurs.

La CEO de Lottotech, Michelle Carinci, a déclaré que ce jugement permettrait à la compagnie de muscler ses opérations et représentait une nouvelle étape de son développement. Comment ?
La technologie progresse et il faut qu’on se mette à jour. En 2014, nous faisions un chiffre d’affaires de Rs 2,6 milliards avec un profit de Rs 168 millions. L’année dernière, nous avons chuté à Rs 110 millions. Nous avons ouvert l’actionnariat à plus de 12 000 investisseurs, en vain. Nous voulons redonner à l’entreprise le seuil de profitabilité de 2014.

C’est le Budget de 2015 de Lutchmeenaraidoo qui vous avait fait mal avec la disparition des cartes à gratter et l’interdiction des publicités. Ce jugement en soi peut-il jouer ce rôle de contrepoids ?
Le jugement nous donne l’opportunité de nous rattraper. En 2015, notre chiffre d’affaires a diminué de presque 20 %, la profitabilité encore plus. Aujourd’hui, notre seul moyen de nous rattraper, c’est de proposer de nouveaux jeux, ce que nous permet de faire ce jugement avec le deuxième tirage et la loterie verte. Durant ces trois ans, nous avons aussi été certifiés niveau 3 pour le responsible gaming de la World Lottery Association. Parmi les considérations, il y a la protection des mineurs et le fait d'éviter des abus. Le concept, c’est que c’est un univers de divertissement, non d’investissement. Il ne faut pas que le joueur essaye de rattraper ses pertes.

Vous n’êtes pas chez les revendeurs. Comment s’assurer que les joueurs n’abusent pas ?
Nous faisons des campagnes d’éducation auprès des joueurs et auprès des détaillants. Pour obtenir la certification de niveau 4, il nous manque encore quelque chose de très important. Il y a un prevalence survey qui analyse comment les gens jouent pour savoir s’il y a abus. On se rend souvent compte que le problème, ce n’est pas le jeu, mais la dépendance. Si on guérit l’addiction au jeu, le malade ne fait que déplacer l’addiction vers quelque chose d’autre. Il faut mettre sur pied une plateforme avec des médecins, des psychologues, des psychiatres et les professionnels appropriés.

Vous allez mettre sur pied cette plateforme ?
Cela doit venir d’une institution indépendante. Il est fort probable que la GRA mette sur pied cette plateforme cette année. Pour l’instant, nous avons un numéro sur les tickets sur lequel les personnes ayant un problème avec les jeux peuvent appeler. Nous les référons alors à un psychologue pour quelques séances à nos frais.

Vous recevez combien de ces appels par an ?
Une dizaine. La plupart du temps, cela n’a rien à voir avec les jeux de chances en général.

Il vous est interdit de faire de la publicité depuis 2015. Pourtant, vous diffusez ce que vous appelez des communiqués qui mentionnent la cagnotte de la semaine. Ce n’est pas de la publicité déguisée ?
Tout cela est régi par la GRA Act. La loi stipule qu’une publicité doit inciter à jouer. Un communiqué donne des informations. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas le rendre agréable.

Quand vous dites que la prochaine cagnotte est de plusieurs de millions, c’est une forme d’incitation, non ?
Ceux qui ne jouent pas le font par conviction ou alors parce que cela ne les intéresse pas. Si ces communiqués avaient cet effet, tout le monde jouerait.

Le gouvernement voulait mettre fin au phénomène de ’nasion zougader’, mais aujourd’hui on voit le Loto obtenir un deuxième tirage et reprendre la loterie verte. C’est le mouvement inverse qui s’amorce ?
Pas du tout. En fin de compte, c’est le client qui décide. L’interdiction n’empêchera pas pour autant les gens de jouer. Au moins, là, c’est visible et il y a un cadre légal. Sur le marché noir, l’État ne perçoit pas de droits et on ne peut assurer la sécurité des joueurs.

Quel sera l’impact de la taxe de 10 % sur les gains de plus de Rs 100 000 ?
Celui qui joue Rs 20 et remporte la cagnotte de Rs 10 millions repart tout de même avec Rs 9 millions. C’est toujours une somme énorme. Sur un an, cela ne concernerait qu’une vingtaine de joueurs.