Interview

Pierre Dinan : «Ce Budget s’inscrit dans la mouvance électorale»

L’économiste Pierre Dinan pense que le Budget a un parfum électoral, car il est populiste. Il se demande toutefois si économiquement, le pays pourra soutenir de telles largesses.

Vos premières impressions du Budget ?
C’est un budget bien enrubanné. Le titre est évocateur, car référence est faite à la transformative journey. Ce titre interpelle. Le ministre des Finances parle de pathway, de sentier. J’apprécie les axes majeurs, dont l’ouverture vers la jeunesse, compte tenu du taux de chômage dans cette catégorie de citoyens. J’apprécie également l’innovation, l’approche vers les femmes, l’exportation accompagnée de la sécurité alimentaire, les infrastructures, l’environnement, la qualité de vie et la sécurité inclusive.

Je dois dire que j’ai aimé que le Grand argentier encourage une étude géopolitique de nos ressources maritimes. Il y a aussi le côté social comportant des mesures populaires.

Ne pas augmenter les tarifs d’eau ressemble à une claque pour Ivan Collendavelloo »

Comme la réduction de la taxe pour la classe moyenne ?
Il y a une série de mesures, comme la réduction de la taxe de 15 % à 10 % pour la classe moyenne et la baisse des prix du carburant et du gaz ménager et le fait de ne pas augmenter les tarif d’eau. La question que je me pose est celle-ci : comment les projets qui avaient été annoncés, discutés et qui devait être appliqués, sont abandonnés du jour au lendemain ? Quelle est la baguette magique qui permet cela ? En l’absence d’explications, il est permis de se demander si la proposition d’augmenter les tarifs d’eau ne va pas refaire surface plus tard.

Le ministre des Finances fait la part belle aux jeunes. Enfin ?
Il avait l’obligation de trouver une formule pour contrer le chômage des jeunes et il en était de même pour les logements sociaux, car ce sont des problèmes récurrents, qui méritent une attention spéciale de la part du gouvernement.

Les cigarettes et les boissons alcoolisées ont été oubliées. Est-ce que leurs prix vont être majorés par ‘Regulations’ après ?
Le ministre des Finances a les moyens de le faire par Regulations, mais il aurait dû le faire dans son discours du Budget au nom de la transparence. Il a fait deux choses. Quand le prix du carburant a été ramené à la baisse, l’equalisation account ne sera pas renfloué comme prévu. Puis, le cross subsidy pour la farine et le riz sera enlevé ou réduit. Dans le cas de l’equalisation account, c’est reporter le problème.

Pour ce qui est des tarifs d’eau, qui demeurent inchangés, est-ce une claque pour Ivan Collendavelloo ?
Ne pas augmenter les tarifs d’eau ressemble à une claque pour Ivan Collendavelloo, qui avait annoncé que la grille d’augmentation était prête et attendait le feu vert du Cabinet. L’avenir nous dira si le ministre des Utilités publiques avait raison ou si on va continuer à payer cher pour nos robinets souvent asséchés.

Il y a un sujet qui fâche, c’est l’octroi du passeport mauricien à des étrangers contre des investissements de Rs 17 millions. Cela vous fait quoi ?
En tant que citoyen mauricien, je suis très mal à l’aise avec le fait d’octroyer la nationalité mauricienne à travers notre passeport et je suis contre l’apport d’argent. Du point de vue économique, cette mesure fait croire que Maurice est un pays largement dépourvu de ressources. Certains tout petits États insulaires ont adopté cette politique parce qu’ils n’ont pratiquement pas de ressources. Ce qui n’est pas notre cas. En 50 ans d’Indépendance, nous avons pu mettre en avant nos ressources et nous aspirons à devenir un pays à hauts revenus. Et voilà que nous faisons appel à une mesure utilisée par des pays sans ressources...

Est-ce que cela s’apparente à une braderie de notre passeport ?
Certains pourraient, en effet, penser que c’est une braderie. Cela pourrait affecter notre réputation.

Cela pourrait-il encourager le blanchiment d’argent ?
Le Premier ministre a précisé qu’il y aurait une due diligence, mais je persiste à dire que ce scanning doit être fait minutieusement.

La Banque centrale a donné son feu vert pour que les banques commerciales financent à 100% les prêts pour la construction. Enfin ?
C’est une bonne mesure, mais on peut comprendre la réticence des banques, car elles courent des risques d’un non-remboursement. Les banques chercheront-elles des garanties auprès de l’État ?

Une taxe de Rs 2 va frapper les barquettes de ‘take away’ et les verres en plastique…
C’est une bonne chose pour l’environnement, mais je regrette que le PM n’ait pas parlé de gestion des déchets, à commencer par les déchets ménagers.

Quels sont les principaux reproches que vous faites au Budget de cette année financière ?
Depuis plusieurs mois, on sent que l’accent est mis sur les gros travaux infrastructurels avec, comme objet ultime, le rehaussement de l’activité économique à travers le pays. Certes, la modernisation de nos routes, nos ponts, le métro sont de bonnes choses en soi. Espérons que cela va aider à améliorer notre productivité. Cela dit, les travaux sont pour un temps limité. Le souci est comment assurer une économie continue ? Il y a d’autres voies que celle de renforcer, de réformer les secteurs visant l’exportation. Cela relève de la transformation, dont le Premier ministre a voulu faire son leitmotiv dans son discours.

Est-ce que vous qualifieriez le Budget de populaire et électoraliste ?
Ce Budget est populaire et s’inscrit dans la mouvance législative. La question est de savoir si c’est soutenable. Il est bon de se rappeler qu’il y a une limite à ce que notre économie extrêmement ouverte à l’international peut se permettre. Je rappelle que pour l’exercice 2018-19, on prévoit des exportations de l’ordre de Rs 41,3 milliards et des importations de Rs 54,3 milliards. Cet excédant s’achète avec des devises étrangères et non avec nos roupies.