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Sexe, argent et sorcellerie : Zahra, 47 ans, sous le charme d’un « guérisseur »

Le présumé guérisseur Le présumé guérisseur a été arrêté mercredi.

L’histoire qui suit est troublante. Zahra, 47 ans, croyant être « possédée », s’est laissée berner par un « guérisseur » qui lui a extorqué Rs 2,2 millions en moins de deux. Découvrant qu’ils ont été dupés, son mari Ahmad et elle l’ont dénoncé à la Criminal Investigation Division de Rose-Hill. Le « guérisseur » âgé de 53 ans a été arrêté, de même que son complice.

Zahra*, cadre d’une compagnie d’assurance, et son époux Ahmad*, banquier, ont cru au jeu d’un « guérisseur » qui leur a dit qu’elle avait un esprit « maléfique » en elle et qu’il fallait communiquer avec un djinn (esprit) pour la guérir. Le mari, 51 ans, qui ne comprenait plus le comportement de son épouse qu’il qualifiait d’étrange, a accepté toutes les conditions de celui qui prétendait pouvoir guérir Zahra. En fait, le couple, qui battait de l’aile, s’est fait avoir comme un bleu et il a perdu Rs 2,2 millions.

C’est une famille qui se dit anéantie. Ahmad et son épouse Zahra se sont dit oui en 1998. Quelques années plus tard, soit en 2007, le couple, habitant Beau-Bassin, commence à avoir des problèmes conjugaux au point où Zahra songe au divorce. L’époux ne comprend pas trop l’attitude de sa femme, qui a brusquement changé. Elle se comporte comme une « possédée ». Zahra agissait étrangement.

Ne sachant plus quoi faire, Ahmad décide de chercher de l’aide. C’est là qu’un de ses proches lui suggère d’aller voir un « religieux », un dénommé Saif*, à Rose-Hill. Le jour J, le « religieux » se pointe chez eux avec un certain Fayaz*. Il ne tarde pas à deviner le problème de Zahra. Selon Fayaz, elle a un « Djinn Prince » (esprit maléfique) en elle. Le couple est pris de panique. Saif, réputé pour être un « guérisseur », dit avoir la solution.

Devant ce couple vulnérable, Saif utilise Fayaz pour communiquer avec le « Djinn Prince ». Saif interroge Fayaz. Ce dernier, supposément devenu un autre « esprit », répond qu’il faut enterrer Rs 60 000 dans sa cour et acheter 13 têtes de bétail pour combattre « l’esprit maléfique ».

Du ciment est acheté. L’équipe de Saif creuse un trou dans la cour du couple avant d’enterrer les billets et les recouvre de béton. Pour les boucs, Saif a demandé un autre montant de Rs 60 000.

Au lieu que cet « esprit » soit chassé du corps de Zahra, celle-ci commence à avoir des hallucinations. « Pa kone ki Saif inn fer ar mwa. Monn komans trouv ek tann bann zafer. Monn tann li dir mwa linn marye ar mwa. Monn ekout tou seki li dir mwa », explique-t-elle au Défi Plus.

Elle fait appel de nouveau à Saif. Après consultation, il explique que le problème de la femme est beaucoup plus complexe. Il faut faire un kurbani (sacrifice) et il faut plus d’argent, soit un montant de Rs 1,9 million. Comment trouver cette somme alors que cette famille a déjà deux filles, aujourd’hui âgées de 16 et 18 ans ? Le mari décide de contracter un emprunt à la banque.

De 2007 à 2014, Zahra garde contact avec Saif. Elle se rend même chez lui. Mais elle ne guérit pas et entend toujours une voix qui la pousse à faire des choses étranges. Elle commence à éprouver des sentiments amoureux pour Saif.

Pour la fête Eid 2014, Zahra va rencontrer Saif chez lui pour lui présenter ses vœux. « Saif et sa femme m’ont chassée. Il m’a traitée de shaitan (satan) », allègue Zahra.

Linn vinn vizit mwa par ‘projection astrale’.»

Peu de temps après, le couple décide de creuser à l’endroit où les Rs 60 000 ont été enterrées. Ils tombent des nues. Le trou ne contient que des papiers. Zahra décide de couper tout contact avec le « guérisseur ».

« En 2016, Saif reprend contact avec moi à travers un esprit. Li dir mwa li kontan mwa ek ki li ena enn lamour pou mwa. Linn komans pran le kontrol de mwa. Monn obeir tou seki li dir mwa à la lettre », raconte Zahra. Un jour, elle décide d’aller le voir sur son lieu de travail. « Cette fois, mon père est intervenu et Saif n’a rien pu faire. À l’époque, je venais de perdre mon emploi vu que la compagnie d’assurance avait mis la clé sous le paillasson », explique-t-elle.

En mars 2018, la situation se complique davantage pour Zahra. « Monn rekomans tann Saif so lavwa. Linn repran kontrol lor mwa. Mwa osi monn fini par rekontan Saif », soutient Zahra. Selon ses dires, l’esprit lui disait qu’elle devait quitter son mari et aller habiter une autre maison. « Il voulait que je quitte mon mari. Je ne savais pas quoi faire. Je lui ai obéi aveuglément. J’ai alors trouvé une maison en location à Rose-Hill. Je n’avais pas de boulot. J’ai alors demandé à mon mari de payer le loyer de Rs 10 000 », explique Zahra.

Elle habitera cette maison pendant deux mois. Zahra explique que Saif lui a rendu visite en plusieurs occasions et qu’ils ont eu des relations sexuelles. Cependant, elle précise que ce n’était pas Saif en personne qui lui faisait l’amour, mais son âme. « Linn vinn vizit mwa par projection astrale (l’âme quitte le corps pour voyager ; NdlR). Kouma dir limem ki ti la », indique Zahra.

Fin avril 2018, elle décide de regagner le toit conjugal. « J’ai eu une discussion avec mon mari. Heureusement qu’il a compris ma situation. Il a compris que j’étais possédée. On n’en pouvait plus. On a réclamé notre argent à Saif, mais il ne nous a pas remboursés », dit-elle.

Ce qui a poussé le couple à se rendre à la Criminal Investigation Division de Rose-Hill en début de semaine pour porter plainte. Zahra et son mari ont donné tous les détails de cette histoire à la police. Saif a été arrêté mercredi. Il a comparu devant le tribunal de Rose-Hill jeudi, sous une accusation provisoire d’escroquerie. La police a objecté à sa remise en liberté sous caution.

Fayaz, le complice, a lui aussi été arrêté avant d’être libéré sous caution. Il a incriminé Saif comme étant le cerveau de l’escroquerie. L’enquête, menée par l’inspecteur Peerbaccus, est placée sous la supervision du surintendant de police Daniel Monvoisin. Quant à Zahra, elle suit un traitement dans une clinique privée. « La doctoresse m’a prescrit des médicaments. Depuis, je me sens mieux. Je n’entends plus aucune voix », dit Zahra.  

* Prénoms modifiés


Saif, le suspect : « Elle était amoureuse de moi »

Saif, en compagnie de son avocat, Me Rouben Mooroongapillay, a nié cette allégation d’escroquerie. Il a porté plainte contre le couple pour « false and malicious denunciation in writing » et « demanding money by threat ». Dans sa déposition, il explique qu’en 2007, Ahmad, le mari de Zahra, était venu chez lui pour solliciter son aide en sa qualité de « religieux ». Ahmad lui aurait dit que son épouse était à l’hôpital psychiatrique. « Je lui ai dit de faire sortir sa femme et de la ramener chez elle. Je me suis rendu chez eux le lendemain. J’ai allumé quelques sandals et je suis parti », a expliqué Saif à la police. Le jour suivant, le couple serait parti voir Saif pour lui dire que Zahra était guérie.

« Quelque temps après, j’ai commencé à avoir des problèmes rénaux. Je devais me rendre en Inde mais je n’avais pas assez d’argent. C’est alors qu’Ahmad m’a proposé de l’argent. Il a insisté et m’a remis un chèque de Rs 100 000. Il a dit : ‘Pa bizin retourne.’ Après mon opération, je suis retourné guéri. J’ai démarré un business. Mais j’avais des difficultés financières pour payer le loyer et la rénovation. Ahmad m’a alors donné Rs 200 000 », a raconté Saif dans sa déposition. Peu de temps après, il devait se rendre en Inde pour se faire opérer du cœur. « Kan Ahmad inn konn sa, linn vinn get mwa e linn ofer mwa 1 000 dollars. Linn donn mwa sa par rekonesans pou seki monn fer pou so madam », a-t-il dit.

Selon ses dires, Zahra serait venue chez lui pendant le ramadan de 2014 : « Zahra ti dir mwa ki li kontan mwa e linn rod anbras mwa. C’est là que j’ai appelé ma femme. Nous lui avons dit de partir. » Au sujet de la somme d’argent que le couple lui aurait remis, Saif a dit à la police que mari et femme lui ont donné Rs 300 000 au total. « Nous leur avons remboursé l’intégralité de cette somme par chèque », a-t-il précisé. « En mai 2018, le couple est venu chez moi avec 15 hommes pour me menacer et réclamant le remboursement de Rs 2,2 millions. Ils m’ont dit : ‘Si dan 15 zour pa gagn sa, nou pou al met case lakour’. Le 31 mai, ma femme a fait une déposition par mesure de précaution », a déclaré Saif à la police.