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Vidhu Madhub-Dassyne : dans la peau d’une experte scientifique

Vidhu Madhub-Dassyne Elle a été une pionnière dans l’introduction du Forensic DNA à Maurice. Photos: Marjoreland Pothiah.

Vidhu Madhub-Dassyne a été la première femme à intégrer le laboratoire medicolégal de Maurice. Elle est une pionnière dans l’introduction du Forensic DNA à Maurice. Directrice du Forensic Science Laboratory depuis quatre ans, elle revient sur ses 35 années de carrière.

Elle opère souvent dans l’ombre aux côtés d’hommes et de femmes qui aident chaque jour à élucider des crimes. Vidhu Madhub-Dassyne a révolutionné le monde de l’analyse medico-légal à Maurice et a su se frayer une place dans un univers d’hommes. « À l’époque, la femme dans la science se résumait surtout aux laboratoires médicaux et à être professeur de sciences », lance-t-elle d’emblée.

Derrière ses lunettes et son air sévère, on imagine une femme de caractère, mais en réalité, c’est une femme au grand cœur. « C’était mon histoire d’amour », dit-elle avec humour. Le 14 février 1984, elle est le premier Forensic Scientist féminin du Forensic Science Laboratory (FSL). Quatre ans plus tard, elle est promue Chief Forensic Scientist et en 2005, elle devient directrice par intérim. Elle est nommée assistante directrice et titularisée directrice en 2014.

Cette native de Centre-de-Flacq, ancienne élève du collège Lorette, excellait à la fois dans les matières classiques et scientifiques. « Au couvent, on encourageait les filles à évoluer et à s’émanciper », confie-t-elle. Elle opte pour la filière scientifique.

Elle s’envole pour Londres et entame un premier diplôme en Human Biology, mais ne réalisera pas le rêve de son grand-père, qui voulait qu’elle devienne médecin. L’aînée de la famille rentre à Maurice pour mieux réfléchir sur son choix de carrière. Elle souhaite rester dans l’univers des sciences appliquées et feu M. Manraj, chef du laboratoire central, lui conseille de s’orienter vers la Forensic Science.

Nous avons une responsabilité envers le système judicaire, la société, la victime et le suspect, car nous devons trouver des moyens de l’innocenter »

Elle s’envole pour l’Écosse et intègre une des rares universités à proposer des études en Forensic Science. Après sa maîtrise, elle vit ses premières expériences dans le domaine et suit des stages au laboratoire scientifique d’Écosse et au Metropolitan Forensic Laboratory de Scotland Yard. Puis, elle participe à une information tour à Interpol, à Paris.

De retour à Maurice, elle a 25 ans et intègre le Forensic Science Laboratory. « À l’époque, notre rôle était d’aider la police et les médecins légistes, après une autopsie, par exemple. À Maurice, nous avons décollé avec un standard international vers 2008-2009, lorsque nous avons commencé à parler de bio information et d’ADN. J’étais, à l’époque, Chief Forensic Scientist. Je suis fière d’avoir aidé à introduire le Forensic DNA aux normes internationales à Maurice. » Les suspects arrêtés ne sont pas toujours coupables, fait-elle ressortir. « Nous avons une responsabilité envers le système judicaire, la société, la victime et le suspect, car nous devons trouver des moyens de l’innocenter. » Elle n’a pas vu passer ses 35 années de carrière, vu sa passion pour le métier. La directrice est au four et au moulin et accorde beaucoup d’importance aux stratégies planifiées. « Lorsque j’entame un projet, il y a tout un travail derrière pour le mener à terme », indique-t-elle.

Scene of Crime Office

La directrice du Forensic Science Laboratory compte 35 années d’expérience.
La directrice du Forensic Science Laboratory compte 35 années d’expérience.

Pendant deux ans, de 2002 à 2004, elle monte le premier département du Scene of Crime Office (SoCO). « Être une femme dans un univers d’hommes n’était pas facile au début. Je n’ai pas été accueillie sur un tapis rouge. Il m’a fallu faire mes preuves et avoir beaucoup de patience. Mais lorsqu’on est compétent, on est plus facilement accepté. »

La difficulté pour Vidhu Madhub-Dassyne était surtout le développement de la Forensic Science. « Nous sommes éloignés des laboratoires internationaux, mais j’ai fait mes études quand la Forensic Science décollait dans le monde. Durant ma maîtrise, mes amis dans le domaine m’ont beaucoup aidée à développer un réseau. » 

Son métier n’est de tout repos. Elle confie qu’elle a dû travailler dur, souvent à des heures indues. « Cela implique aussi d’être de garde presque tous les jours. Mais lorsque vous aimez ce que vous faites, vous oubliez que vous travaillez », explique-t-elle.

Les difficultés et les challenges au fil de ces 35 dernières années ont été gérables pour la directrice du FSL. « À Maurice, nous avons la chance d’avoir le soutien des parents et des beaux-parents », lance cette mère de deux fils âgés de 29 et de 25 ans. 

« Je me retrouvais souvent sur des scènes de crime à 18 heures, pendant que d’autres mamans étaient avec leurs enfants. Je me reposais alors beaucoup sur ma maman et ma belle-mère pour garder les enfants, mon mari étant lui-même médecin. »

C’est avec beaucoup d’émotion qu’elle parle du soutien de ses deux fils. « Les deux grands bonheur de ma vie », fait-elle ressortir. « ll y a des moments dans l’évolution des enfants que j’ai manqués, mais c’était un choix que j’avais fait. J’avais très peu de temps pour moi. J’ai eu à mettre beaucoup de temps, d’énergie et d’efforts dans cette organisation. »

Vidhu Madhub-Dassyne n’est pas de ces directrices qui restent derrière leurs bureaux. Pour elle, le contact humain est important à la tête d’une telle organisation. « J’encourage toujours mes employés et je donne du temps à l’organisation. » Casanière, le peu de temps qui lui reste hors de son travail, elle le passe à la maison, entourée des siens. Elle s’accorde un peu de temps pour elle, notamment pour faire de la marche.

En contraste avec son image de femme leader dans le domaine scientifique, à la maison, elle troque son manteau d’experte pour endosser pleinement son rôle de femme traditionnelle et elle cuisine pour sa famille.

En pleine évolution

En société, son métier la poursuit. Elle est souvent entourée d’hommes lors des événements, curieux de connaître les derniers potins sur les homicides. Elle dit d’ailleurs avec humour qu’elle se fait affectueusement appeler « Madame crime » au marché.

Aujourd’hui, avec l’avancée technologique, le laboratoire mauricien est en pleine évolution. « Les demandes se sont élargies. Outre la police et les tribunaux, d’autres organisations gouvernementales sollicitent nos services. Nous souhaitons continuer à offrir un service plus précis dans un délai réduit. Ces derniers temps, nous avons été inondés par le nombre de cas de drogue synthétique et avons un backlog. »

De plus, le FSL est en projet de construction et d’expansion, sur un terrain de deux arpents et demi à La Vigie, avec un nouveau laboratoire en forensic et l’introduction de nouveaux services.

« Pour moi, le FSL devrait être un Forensic Science Centre, car il abrite plusieurs laboratoires. De plus, nous faisons aussi des analyses pour les Seychelles et nous nous projetons aussi dans la région. Les pays de l’East African Community s’inspirent du modèle du développement du FSL mauricien. »